Peine de mort : Le Maroc choisit l'immobilisme

Publié le par Yann

En surfant sur le site de l'hebdomadaire marocain Telquel, je découvre un titre : "Peine de mort : demain l'abolition". C'est mot pour mot le titre que j'avais donné à un article dans le même hebdo trois ans plus tôt. Etonnant, non ?

Il faut croire sans doute que sur certains sujets le Maroc ne bouge pas vite. En mai 2005, j’écrivais donc pour Telquel « Peine de mort : demain l’abolition ? ». Un titre qui se voulait aussi sans doute prophétie auto-réalisatrice. Le sujet était alors peu vendeur dans les rédactions et moins encore au début des années 2000 où l'on m'opposait invariablement un "Ce n'est vraiment pas la priorité du Maroc" ou "Moi je suis favorable à la peine de mort, si tu arrives à faire un papier neutre... ". Je n'en avais évidemment aucune envie. Je n'ai jamais été très favorable non plus à ces "pour/contre" n'importe quoi dans la presse qui ne font souvent que souligner l'absence de prises de position, voir de ligne éditoriale tout court. J'ai pourtant réussi à caser nombre d’articles sur ce sujet dans la presse française et marocaine. Le sujet me tient à coeur et j'y ai également consacré un blog http://peinedemortaumaroc.over-blog.com, conçu au départ comme simple revue de presse pour l'Observatoire marocain des prisons (OMP) avec lequel j'étais en contact.



 Octobre 2008, Telquel refait donc un papier : « Peine de mort : demain l’abolition ? ». Une petite bourde journalistique bien sûr (1), mais surtout la preuve d’un désespérant immobilisme sur cette question. Rien n’aurait donc bougé ?


En 2005, tout semblait pourtant mûr pour une abolition proche. Des avancées démocratiques récentes (comme le Code de la Famille), une coalition abolitioniste motivée, les premiers débats télévisés sur le sujet, un ministre de la Justice alors favorable à l’abolition (Mohammed Bouzoubaâ), quelques partis (encore rares) déjà mobilisés et puis… rien ! Pire, on pourrait presque aujourd'hui parler de recul. Le Maroc refusera en effet de signer le moratoire onusien sur la peine de mort alors même qu’il pratique un moratoire de fait. Il continue de plus bel aussi à prononcer des condamnations à mort.

Enfin, le religieux s’invite en force dans les colloques consacrés au sujet. Désormais, comme

 

Quand parlera-t-on enfin au Maroc de la peine de mort du point de vue du droit naturel, de la dignité humaine et non comme une question avant tout marocaine et prise en otage par le choc des civilisations ? Car le droit à la vie n’est pas une valeur occidentale comme veulent nous faire croire aux Maroc certains opposants à l'abolition (plus rares qu'on ne le laisse entendre d'ailleurs) ou semblait vouloir nous faire croire également le prêcheur Tariq Ramadan au 3ème Congrès mondial contre la peine de mort, à Paris. M Ramadan parlait alors de l’appel à l'abolition comme d’une "arrogance de l'Occident", "donneur de leçons" et aux relents "néocolonialistes". C’est assurément une erreur d’ECPM (Ensemble contre la peine de mort) de l’avoir invité. L’association qui a fait un travail extraordinaire de lobbying auprès d'Etats et d'instances internationales était pourtant jusque-là dans une logique universaliste. Celà n'enlève rien au travail formidable de cette association et au dévouement sans limite de son président Michel Taube. Juste une erreur de casting. C’est ce que j’ai écrit dans une chronique  qui m’a valu plus tard le refus d’une interview de la part du prêcheur en question, visiblement peu enclin à échanger avec ses contradicteurs.

Poser la question de l'abolition hors du champs religieux peut tout à fait se concevoir (d'autant que le Code pénal marocain est plus inspiré du Code pénal français que de la chari'a!). L'approche restée très traditionnaliste du Plan d'intégration de la femme dans le développement (ancêtre du Code de la Famille) avait - on s'en souvient - paralysé toute avancée. Il aura fallu une fois de plus l'arbitrage royal pour que le Code de la famille naisse dans cette première version (en espérant aujourd'hui une seconde allant dans un sens toujours plus égalitaire, notamment en matière d'héritage). Faudra-t-il sur le dossier de la peine de mort, attendre là aussi une initiative du roi Mohammed VI pour que les choses bougent enfin ? L'inertie des partis politiques pourrait le laisser à penser. Et la presse dans tout ça ? Les journalistes marocains sont nombreux à être aujourd'hui sensibilisés à cette question. Face à cette force d'inertie des partis, la presse a encore un beau rôle à jouer.  Yann
 

(1) La journaliste de l'hebdo qui m'avait contacté avant l'article pour me demander mon avis et quelques contacts n'avait certainement pas vu ce premier papier. En revanche, elle a dû reprendre l'accroche (identique au titre) de mon blog. 

Autre article : "
Au quartier B des condamnés à mort" (Telquel)

les partis politiques marocains dont on connaît la frilosité et l’attentisme, les ONG marocaines parlent, elles aussi, d’un "nécessaire consensus préalable". S’il s’agit d’accorder les positions de l’ensemble des islamistes du PJD avec celles des partis plus progressistes comme l’USFP ou le PPS … on va sans doute encore attendre quelques années !

Publié dans Carnet Nomade

Commenter cet article